Après s’être essayé à l’espionnage pour son premier long métrage en 1986, c’est huit ans plus tard qu’on retrouve le réalisateur australien P.J. Hogan avec Muriel (Muriel’s wedding en VO). Réputé pour être un classique, on parle souvent de ce film comme d’une simple comédie romantique. Mais Muriel va bien au-delà de ce constat, c’est avant tout une dramédie complexe et au ton sombre.

Basé à Porpoise Spit en Australie, Muriel (Toni Collette) est une jeune femme grosse et mal dans sa peau, vivant avec sa famille dysfonctionnelle. Personne ne semble avoir de respect pour Muriel. Son père, un politicien corrompu, la traite d’inutile et les amies avec qui elle traîne ne pense qu’à une seule chose, se débarrasser d’elle.

Sorti en 1994, Muriel fait partie du cycle Glitter Film qui réfère à un sous-genre de comédie excentrique qui célèbre la culture populaire australienne. La culture populaire et l’excentricité sont en effet au cœur du film de P.J. Hogan. Le côté bubble-gum et les choix douteux de la mode vestimentaire des années 90 viennent renforcer les parallèles qui jonchent la vie de Muriel, à savoir ses rêves de mariage sous fond de musique d’ABBA, et la dure réalité de la vie menée par sa famille. Le film dépeint d’une manière abrupte le portrait d’une société provincial. Il y a plein d’amertume dans les nuances du film et cela se ressent même dans le caractère moralement douteux du personnage principal. Néanmoins, on s’éprend d’affection pour ces personnages. C’est à partir de ses choix de mise en scène et de partis pris dans l’écriture que P.J. Hogan transforme les attentes du spectateur qui pensaient regarder une comédie légère et scintillante.

Muriel est un portrait tragicomique d’une jeune femme pathétique qui, après avoir expérimenté une vie en pleine décomposition, embrasse le même genre de vie vide de sens qui la définissait comme une paria. Le film fait d’ailleurs habilement le lien entre les paroles des chansons du groupe suédois ABBA et les événements ou pensées qui parcourent le chemin de Muriel. Car le challenge du film était clairement de garder le personnage de Muriel sympathique, sentiment apporté par la volonté de garder la caméra au-dessus de l’épaule du personnage, nous permettant de voir le monde à travers ses yeux. P.J. Hogan ne veut pas se moquer d’elle, ni la filmer sans passion.

La construction d’une famille autre que la sienne fait partie des thématiques précieuses du réalisateur. Quand elle retrouve Rhonda (Rachel Griffiths), Muriel fait d’elle la personne qui va réellement compter dans sa vie. Une meilleure amie, mais surtout une sœur de substitution comme pour combler le cruel manque de lien entre elle et ses deux sœurs biologiques. Rhonda représente un nouveau départ et une chance dans la vie de Muriel. Il y a une volonté féroce de la part du personnage principal de se détacher du berceau familial dépressif qu’elle a toujours connu. Une tentative de ne pas finir comme sa mère, ignorée de tous, traitée comme une esclave par ses propres enfants, et trompée par son mari.

Le rêve et l’obsession que Muriel entretien pour le mariage est perçu à l’extrême dans le film, au point d’aller épouser un homme dont elle n’est même pas amoureuse. Le film montre que parfois il faut réaliser des rêves pour se rendre compte qu’ils sont vides de sens. D’ailleurs, la dure réalité de la vie rattrape toujours le rêve. Au plus l’histoire avance, au plus le scénario aborde des sujets lourds comme la maladie ou le suicide. Ces étapes font avancer le développement du personnage qui prend en maturité et qui se rend compte qu’un mariage ne va pas régler ses problèmes. Muriel saisie une chance de se réinventer tout au long du film, et prouve qu’elle est assez forte et n’a pas besoin de s’enfermer dans la case mariage.

Au cœur du film, il y a une performance fine et nuancée de Toni Collette qui habite complètement son personnage. Son regard aux yeux grands ouverts légèrement stupéfié, la manière pathétique dont elle s’allonge sur son lit tout en regardant les photos de mariages d’autres personnes, fantasmant sur un bonheur qu’elle ne mérite pas, déploient un jeu d’actrice entre humour et pathos. Appuyé par un casting secondaire tout aussi investi dans ses rôles, Muriel est rempli de moments de rires mais aussi d’un courant sous-jacent de mélancolie.

Loin de n’être qu’un simple exercice d’auto flagellation émotionnelle, il y a du cœur et de la chaleur qui émanent du scénario de P.J. Hogan. Si le personnage de Muriel a un charme rassurant, le film a lui aussi un côté chaleureux se faufilant avec agilité entre satire et misère tout en gardant une effervescence solaire qui vous collera à la peau encore bien longtemps après le visionnage.